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Sanctions en Syrie : la rapporteuse très spéciale de l’ONU

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Alena Douhan, rapporteuse spéciale du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, a publié un rapport préliminaire sur « l’effet dévastateur » des sanctions internationales en Syrie. Un travail entaché par des conflits d’intérêts avec des États autoritaires alliés du régime syrien.

« Les sanctions sont l’outil favori des régimes occidentaux pour punir les gouvernements qu’ils désapprouvent », lance Rania Khalek, animatrice sur Breakthrough News, média dont plusieurs employés sont d’anciens de RT, la chaîne du Kremlin, le 17 novembre. Selon celle qui a été récompensée par un lobby pro-Assad et qui a travaillé pour plusieurs médias de propagande financés par la Russie ainsi que pour le site conspirationniste pro-Kremlin The Grayzone, « il semble que la souffrance soit le but recherché » par ces « régimes occidentaux ». Pour « discuter des sanctions en Syrie », elle accueille Alena Douhan, rapporteuse spéciale du Conseil des droits de l’homme des Nations unies sur l’impact négatif des mesures coercitives unilatérales.

Alena Douhan vient de publier un rapport préliminaire sur « l’impact négatif des mesures coercitives unilatérales sur les droits humains » en Syrie, après une visite de 12 jours en zone contrôlée par le régime. Elle dénonce « l’effet dévastateur » des sanctions imposées dès 2011 par la communauté internationale au régime syrien en réponse à la répression sanglante des manifestations pacifiques par Bachar Al-Assad et appelle à leur « levée immédiate ».

Alena Douhan (à droite) interviewée par Rania Khalek (à gauche) sur Breakthrough News le 17 novembre. Capture d’écran Syrie Factuel

La rapporteuse spéciale explique au micro de Rania Khalek que les sanctions seraient la principale cause du chaos dans lequel est plongé le pays depuis 2011, sans jamais mentionner les crimes commis par le régime syrien contre sa propre population ni son détournement massif de l’aide internationale. Dès la première page de son rapport, elle a pris soin de « remercier le gouvernement syrien et le ministère des Affaires étrangères et des Expatriés pour la manière transparente et constructive avec laquelle ils ont facilité cette visite et arrangé tous les rendez-vous officiels demandés, à Damas ainsi que dans le gouvernorat de Homs. »

Un poste créé à l’initiative de l’Iran

Le poste de rapporteur spécial sur l’impact négatif des mesures coercitives unilatérales actuellement occupé par Alena Douhan a été créé à l’initiative d’une résolution déposée en 2014 au Conseil des droits de l’homme par l’Iran au nom du mouvement des non-alignés. La résolution présente les sanctions comme un outil contrevenant au droit international et à la souveraineté des États. Parmi ceux qui ont voté en faveur de cette résolution figurent la Chine, le Venezuela, Cuba ou la Russie. Des pays eux-mêmes régulièrement ciblés par des sanctions pour leurs violations des droits humains. Les États-Unis, la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne ou le Japon s’y étaient opposés.

La désignation d’Alena Douhan en mars 2020 pour un mandat de trois ans au poste de rapporteuse spéciale sur l’impact négatif des mesures coercitives unilatérales avait déjà suscité des inquiétudes, alors que l’Union européenne s’apprêtait à prendre des sanctions contre le régime d’Alexandre Loukachenko après les fraudes durant l’élection présidentielle la même année en Biélorussie. Alena Douhan, elle-même biélorusse, est également directrice du Centre de recherche pour la Paix à l’Université d’État de Biélorussie, un établissement proche du pouvoir et dont plusieurs cadres sont sanctionnés par l’UE pour leur rôle dans la répression de l’opposition. Souvent présentée comme « la dernière dictature d’Europe », la Biélorussie est aussi un allié de la Russie et de la Syrie.

Alexandre Loukachenko et Vladimir Poutine en 2015. Source

En 2020, Alena Douhan avait appelé la communauté internationale à « lever, ou au moins suspendre, toutes les sanctions jusqu’à ce que notre menace commune [la pandémie de Covid 19] soit éliminée ». Dans une déclaration publiée en juillet 2022, elle alertait sur les effets secondaires des sanctions imposées à la Russie et à la Biélorussie en réponse à l’invasion de l’Ukraine par Moscou. Au cours de son mandat, elle a également demandé la levée des sanctions contre le Qatar, l’Iran et le Venezuela. « C’est se laisser utiliser pour la propagande du régime » avait réagi l’envoyé du leader de l’opposition vénézuélienne aux Nations Unies.

Financée par la Chine et la Russie

En mai dernier, l’ONG UN Watch signalait qu’Alena Douhan avait bénéficié en 2021 d’une contribution de 200 000 dollars payée par la Chine. Dans un rapport sur les procédures spéciales du Conseil des droits de l’homme publié en mars dernier, il était également précisé qu’Alena Douhan avait reçu 150 000 dollars de la Fédération de Russie et 25 000 dollars du Qatar. En 2020 sa mission avait déjà reçu 160 000 $ de la Chine et 115 000 $ de la Russie.

L’ONU rappelle que les rapporteurs spéciaux « travaillent sur la base du volontariat, ne font pas partie du personnel des Nations unies et ne reçoivent pas de salaire pour leur travail ». Mais rien n’empêche des ONG, des investisseurs privés ou des États de contribuer financièrement à leurs missions.

Extrait du rapport annuel du Haut‑Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme mentionnant les contributions financières de la Chine, du Qatar et de la Fédération de Russie au travail d’Alena Douhan.

Les 200 000 dollars versés à Alena Douhan représentaient la plus grosse contribution financière reçue par la rapporteuse spéciale en 2021. Cette même année, la Russie n’avait quant à elle versé une somme équivalente qu’à un seul autre rapporteur spécial.

En septembre de la même année, Alena Douhan avait participé à une conférence soutenue par la Chine sous une bannière « Le Xinjiang est une terre merveilleuse ». Pékin est accusée par l’ONU de mener dans cette même région des détentions arbitraires et discriminatoires contre la minorité musulmane ouïghoure qui peuvent constituer « des crimes contre l’humanité ». Alena Douhan avait dénoncé comme illégales les sanctions américaines contre la Chine. Selon UN Watch, Alena Douhan a participé à d’autres conférences organisées par la Chine avec le soutien de la Russie, de la Biélorussie et de l’Iran.

C’est à l’annonce d’une visite dans ce dernier pays pour mesurer l’effet des sanctions sur les droits humains qu’Alena Douhan a de nouveau fait l’objet d‘une polémique, en mai. Sa venue à Téhéran avait été critiquée par des activistes iraniens et des ONG de défense des droits humains qui l’accusaient de permettre ainsi au régime iranien de détourner l’attention de sa corruption et de ses violations des droits humains.

À l’issue d’une visite de 12 jours, Alena Douhan avait effectivement dénoncé l’effet « désastreux » des sanctions américaines en Iran « sur le plan humanitaire ». Elle doit présenter un rapport définitif sur l’effet des mesures coercitives unilatérales devant le Conseil des droits de l’homme en septembre 2023.

Propagande syrienne avec le sceau de l’ONU

Alena Douhan avait déjà publié une première déclaration au sujet des sanctions en Syrie en décembre 2020. Elle demandait alors à ce que les États-Unis abandonnent ces sanctions qui, selon elle, « violent les droits humains du peuple syrien, dont le pays a été détruit par près de 10 ans d’un conflit toujours en cours », là encore sans jamais mentionner la responsabilité du régime syrien. Damas avait immédiatement repris les accusations d’Alena Douhan, allant jusqu’à qualifier les sanctions américaines de « crimes contre l’humanité ».

Alena Douhan interviewée par Aaron Maté sur The Grayzone en janvier 2021. Capture d’écran Syrie Factuel

Des allégations alors rejetées par l’envoyé spécial des États-Unis pour la Syrie, mais aussi par des ONG syriennes de défense des droits humains. La Syrian Association for Citizens’ Dignity avait accusé la rapporteuse de reprendre à son compte les déclarations mensongères du régime de Damas et de son allié russe.

Le rapport d’Alena Douhan avait servi de support à une campagne contre les sanctions diffusée aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en France en 2021 et pilotée par de nombreux militants pro-Assad, comme l’avait rapporté Syrie Factuel.

Vue sur RT et la chaîne officielle du régime iranien Press TV, Alena Douhan avait déjà fait la promotion de son travail chez des alliés du régime syrien. Elle avait notamment accordé une interview à The Grayzone et s’était également entretenue en privé avec Pierre Le Corf, propagandiste français proche des réseaux d’extrême droite pro-Assad au centre de la campagne de 2021 pour la levée des sanctions. « Je discutais avec Alena Douhan, la rapporteuse spéciale des Nations Unies aux sanctions unilatérales contre la Syrie pour essayer de bouger dans le même sens ensemble », avait-il écrit sur Facebook.

Le 8 novembre, le Syrian Network for Human Rights estimait que « la rapporteuse spéciale des Nations Unies devrait exiger que le régime syrien mette fin aux violations et aux crimes contre l’humanité comme condition préalable à la levée des sanctions ». L’ONG ajoutait qu’il existe « d’autres aspects de la souffrance économique du peuple syrien qui sont bien plus sérieux que les sanctions imposées au régime syrien, comme le déplacement de 14 millions de Syriens par le régime, l’arrestation et la disparition de près de 136 000 Syriens aux mains du régime, et le classement du régime à l’avant dernière place de l’Indice de perception de la corruption pour l’année 2021 ».

Mise à jour 25/11/2022 : ajout des contributions financières de la Chine et de la Russie à la mission d’Alena Douhan en 2020

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Collectif citoyen francophone contre la désinformation sur la Syrie : des faits et du contexte ! https://twitter.com/SyrieFactuel