Œuvre de Miream Salameh, d’après une photo de Rami Salih. Avec son aimable autorisation / DR / reproduction interdite.

TRIBUNE | Dix ans de propagande en Syrie : une page d’histoire qui reste à écrire

Dès son commencement, la propagande et le révisionnisme ont été déployés pour annihiler la révolution syrienne. Une guerre de l’information qui s’est exportée chez nous et qui menace désormais la mémoire du conflit.

Chaque guerre a pour sœur jumelle la propagande. Mais la Syrie est sans doute le plus important et le plus atroce laboratoire d’une guerre sans précédent menée depuis dix ans contre la vérité et le droit à l’information. Avant même l’intervention russe en septembre 2015, le régime syrien avait déjà déployé tout un programme pour écraser son propre peuple tout en détruisant la perception des opinions mondiales. Dès 2011, alors que les Syriens sortent dans la rue pour revendiquer la liberté, la dignité et la justice, les mensonges viennent déjà appuyer la torture, les viols systématiques, les assassinats, puis bientôt les bombes barils et le sarin.

Bachar al-Assad aura d’abord recours à une vieille ficelle : celle du complot étranger. Les Syriens qui se soulèvent contre des décennies d’oppression ne seraient selon lui que des terroristes à la solde de puissances étrangères : le Qatar, l’Arabie saoudite, la Turquie, l’Europe, les États-Unis. Rien de très innovant. Mais c’est finalement dans l’exploitation des obsessions de nos sociétés occidentales que le boucher de Damas s’est révélé le plus redoutable.

«Seul un fou pourrait tuer son propre peuple»

Face aux supposées hordes terroristes qui mettraient son pays à feu et à sang, Assad, parrain d’un clan familial doublé d’une mafia communautaire soutenue par une théocratie obscurantiste se présente en rempart d’une nation homogène, stable et prétendument laïque. Avec la multiplication des attentats djihadistes en Europe, fruits d’un monstre qu’il a lui-même nourri, le dictateur syrien aura tout le loisir de se déclarer l’allié d’Occidentaux en pleine panique morale. Comme par enchantement, et avec le renfort des réseaux européens d’extrême droite, la guerre civile et l’écrasement d’un soulèvement populaire se transforment en guerre des civilisations.

« Seul un fou pourrait tuer son propre peuple », lâche Assad en juin 2011, assurant qu’il n’a jamais donné l’ordre de tirer sur les manifestants. Le bilan de la répression est alors déjà de plusieurs milliers de morts, mais pour Assad, la majorité de ces morts seraient en fait « des partisans du régime, et non l’inverse ». Pendant les années qui suivent, le fou tue pourtant bien son peuple. Dans une boucle infinie, les crimes sont ainsi annoncés (« Assad ou nous brûlons le pays »), programmés, perpétrés puis niés.

Avec son arrivée sur le théâtre syrien en 2015, la Russie de Vladimir Poutine déploie à son tour son immense industrie de la désinformation. Les opinions occidentales seront les bases arrières de son offensive, déjà largement polluées par des officines dont l’objectif est de fissurer le principal ciment des démocraties occidentales : la confiance. « Oser questionner » comme nous y invite la chaîne de propagande RT, soit tout remettre en question, afin que personne ne puisse jamais trouver de réponses.

Si rien n’est vrai, tout est possible

Pour que le virus de la post-vérité contamine et paralyse ces États qui seraient justement en mesure d’arrêter les massacres, le Kremlin a pu compter sur une poignée de relais installés en leur propre sein. Vieilles gloires du journalisme sur le retour, universitaires au crépuscule de leur carrière, influenceurs des réseaux sociaux prêts à tout pour satisfaire leurs fantasmes warholiens, conspirationnistes, islamophobes et antisémites de tous bords, élus politiques d’extrême droite et d’extrême gauche… Avec eux, la chute d’Alep en 2016, véritable opération d’écrasement par le feu — dont les civils, femmes et enfants inclus, ont été les premières victimes après des années de siège et de faim — devient la « libération » d’une ville arrachée aux mains des « terroristes ». Si rien n’est vrai, alors tout devient possible.

Les Casques blancs sont l’une des principales cibles de cette vaste guerre de l’information. C’est leur co-fondateur James Le Mesurier qui résumait le mieux la tragique absurdité de cette époque dans une interview qu’il nous avait accordé en août 2018 : « Ce qui s’est passé avec la Syrie c’est que les conspirationnistes […] ont eu accès à une plateforme politique offerte aussi bien par le gouvernement syrien que par le gouvernement russe, et qui a été présentée comme l’opinion de la majorité. » James Le Mesurier est l’une des victimes de cette guerre, emporté en novembre 2019 par le torrent des mensonges qui ont transformé des secouristes prêts à sauver toute vie au péril de la leur en « cibles militaires légitimes ».

Après dix ans, le péril est celui de l’oubli, et de la cession du terrain à ceux que Robert Badinter appelait les faussaires de l’Histoire. Le risque est grand, alors que les Nations unies ont elles-mêmes abandonné le décompte macabre des victimes du conflit depuis 2014. Certains de ceux qui, comme Mazen al-Hamada, ont eu le courage de raconter l’indicible avec l’espoir d’être entendus ont déjà été tués deux fois par l’indifférence, la négation et le silence. Nous savons pourtant que les vies d’au moins un demi-million de personnes ont été arrachées depuis 2011, dont celles de plus de 220 000 civils. Et si les Syriens ont affronté des fléaux aux multiples visages — la barbarie des factions djihadistes et salafistes, l’oppression des groupes armés, le recrutement de leurs enfants dans des conflits lointains ou encore les tentatives d’ingénierie démographique de puissances étrangères comme la Turquie — il faut rappeler une fois de plus que l’immense majorité de ces civils ont été massacrés, et le sont encore, par nul autre que le régime d’Assad.

Le temps de la justice

Avec beaucoup de paresse et de facilités, on dit souvent de l’histoire qu’elle est écrite par les vainqueurs. Mais en Syrie, les vainqueurs seront justement à l’inverse ceux qui réussiront à écrire l’histoire. Dans un texte publié par Libération, Matthias Bruggmann, Nicolas Hénin, Garance Le Caisne, Marie Peltier et Nicolas Tenzer affirment qu’aujourd’hui, « la lutte pour la justice et la vérité en Syrie passe aussi par une bataille culturelle. Elle consiste à ne pas laisser les mots falsifier l’histoire, et à rester gardiens des termes et des symboles. Si personne aujourd’hui en Syrie ne peut revendiquer une véritable victoire militaire, nous avons pour notre part à ne pas autoriser ceux qui se présentent en vainqueurs à s’imposer comme les narrateurs de ce conflit. »

Cette lutte, nous tentons depuis 2018 à Syrie Factuel d’y apporter notre modeste contribution. Notre collectif est composé de citoyens et de journalistes bénévoles qui se sont rassemblés autour du constat que cette désinformation affectait concrètement leurs vies. Certains sont venus par curiosité journalistique, d’autres parce qu’ils étaient engagés avec des Syriens, d’autres encore parce qu’ils se questionnaient mais cherchaient vraiment des réponses. Tous se sont retrouvés sur un socle commun, dessiné par l’ex haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme Zeid Ra’ad Al-Hussein : « Si vous acceptez l’idée qu’il existe suffisamment de points communs entre êtres humains qui nous identifient comme étant une espèce, alors l’idée que nous naissons libres, que nous naissons avec le même droit d’accès aux droits humains, est une évidence. […] Il n’y a que ceux qui violent les droits de l’Homme qui trouvent des excuses dans les traditions, les cultures, les circonstances. »

Collectivement, nous estimons donc qu’il est plus que jamais essentiel d’essayer de fournir à un public le plus large possible une boussole pour naviguer à travers le brouillard médiatique sur la Syrie grâce à une veille informationnelle sur les réseaux sociaux ; de l’analyse ; des bilans ; du fact-checking ; des enquêtes ; et la traduction en français des articles du site d’investigation Bellingcat consacrés au conflit syrien. Face à une propagande colossale et protéiforme, nous continuerons d’essayer autant que possible de mettre en lumière l’immense quantité de savoir rassemblé sans relâche depuis des années par les Syriens eux-mêmes dans ce moment crucial où, grâce à eux, un troisième front, le plus important, s’ouvre enfin, : celui de la justice internationale, de la reconnaissance des crimes et de la désignation des coupables qui continuent de sévir à l’heure où sont écrites ces lignes.

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Collectif citoyen francophone contre la désinformation sur la Syrie : des faits et du contexte ! https://twitter.com/SyrieFactuel

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