Idlib, normalisation, justice… L’actu syrienne de sept/oct 2023

Syrie Factuel
6 min readOct 30, 2023

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Un Casque blanc constate les dégâts d’une frappe russe sur un camp de déplacés dans le gouvernorat d’Idlib ayant causé la mort de cinq civils, selon la Défense civile syrienne, le 24 octobre 2023. Source

Alors que le conflit s’éloigne toujours plus des radars et que Bachar Al-Assad continue sa campagne de normalisation diplomatique, l’actualité récente démontre que la situation en Syrie est loin d’être stabilisée.

Quelques heures avant l’attaque du Hamas contre Israël, le 7 octobre, le régime syrien lançait une nouvelle campagne de bombardements dans les gouvernorats d’Idlib et Alep. L’armée syrienne a annoncé vouloir « riposter fermement » à une attaque de drones sans précédent contre l’académie militaire d’Homs ayant fait une centaine de morts, dont plusieurs civils, le 5 octobre.

Ces représailles du régime, menées avec l’appui de l’aviation russe, ont causé la mort de plus de 60 civils entre le 5 et le 25 octobre, selon le Réseau syrien pour les droits humains (SNHR), qui a également documenté 65 attaques contre des infrastructures civiles vitales. Plus de 78.000 personnes ont été déplacées par cette nouvelle campagne de bombardements, selon Médecins sans frontières.

Cette recrudescence de la violence au nord-ouest de la Syrie, dans une région encore contrôlée par les rebelles — majoritairement par le groupe islamiste Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), ex branche syrienne d’Al-Qaïda — et en proie à une situation humanitaire désastreuse aggravée par le séisme de février 2023 et les chantages à l’aide humanitaire du régime syrien, a été largement éclipsé par les images des bombardements de l’armée israélienne sur la bande de Gaza en réponse aux attaques du Hamas.

De nombreuses images du conflit syrien ont cependant été détournées et présentées sur les réseaux sociaux comme issues des territoires palestiniens, où les pertes civiles et la situation humanitaire s’aggravent de jour en jour. Bien que l’attention médiatique ne se porte plus que rarement sur le conflit syrien, ce dernier reste ainsi un réservoir inépuisable de désinformation pour les acteurs de tous bords. Depuis le 12 octobre, Syrie Factuel tente de compiler ces fausses images utilisées dans le cadre de la guerre entre Israël et le Hamas :

Cette nouvelle flambée de violence dans le conflit israélo-palestinien a également eu pour conséquences de nouvelles frappes israéliennes en Syrie. Des frappes présentées par Israël comme une réponse à des tirs de roquettes lancées depuis le territoire syrien. Les aéroports d’Alep et Damas ont été touchés, et des soldats syriens ont également été tués, selon les médias du régime. L’armée américaine a également bombardé des positions iraniennes sur le territoire syrien.

Multiplication des fronts

Ces derniers mois, d’autres fronts sont entrés en éruption en Syrie. Depuis le 5 octobre, la Turquie mène également des frappes contre les forces kurdes. Des raids menés en représailles à un attentat ayant blessé deux policiers à Ankara le 1er octobre et revendiqué par le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).

En septembre, les forces kurdes ont également dû faire face à une révolte de tribus arabes membres de la coalition contre l’État islamique et qui contestent la domination kurde. Les affrontements entre les factions arabes et les forces kurdes ont fait des dizaines de morts avant que les forces kurdes ne reprennent le dessus.

Cette multiplication des tensions vient s’ajouter à un récent regain de contestation populaire contre le régime. Une révolte inédite depuis 2011 et qui a la particularité de prendre racine à Soueïda, dans le sud de la Syrie, où la minorité druze demande à son tour le départ de Bachar al-Assad depuis neuf semaines. Restée relativement neutre pendant dix ans, et plutôt ménagée par le Régime de Bachar Al-Assad, cette communauté subit elle aussi de plein fouet les conséquences de la crise économique dans laquelle la Syrie s’est durablement enfoncée.

Manifestation à Soueïda, dans le sud de la Syrie, le 27 octobre. Source

C’est donc à la tête d’un pays profondément divisé et toujours en proie à la guerre civile que le président Bachar Al-Assad continue sa campagne diplomatique de normalisation sur la scène internationale. Après sa réintégration au sein de la Ligue arabe en mai dernier, il s’est rendu fin septembre en Chine à la rencontre du président Xi Jinping.

Normalisation contrariée

Les deux dirigeants ont convenu de l’établissement d’un « partenariat stratégique » aux contours flous. Pour Bachar Al-Assad, l’enjeu de cette visite est avant tout économique, le dictateur syrien cherchant des mécènes prêts à investir pour la reconstruction de la Syrie sans exiger une solution politique au conflit, contrairement aux États-Unis et à l’Union européenne. À court terme, des investissements chinois massifs en Syrie restent néanmoins peu probables en raison des sanctions internationales.

Dans le même temps, le retour de Damas au sein de la Ligue arabe commence déjà à prendre un arrière goût amer pour les voisins de la Syrie, comme l’explique Jean-Pierre Filiu, professeur des universités à Sciences Po. L’ancien conseiller à l’ambassade de France en Syrie note en effet que malgré les engagements pris lors du sommet arabe de Djedda en mai dernier, le régime syrien n’a fait qu’intensifier sa production de captagon. Alors que c’était notamment la promesse de mettre fin à ce trafic qui a poussé les voisins de la Syrie à la réintégrer, cette drogue inonde désormais la région au point de devenir un problème de santé publique. « Une fois encore, les prétendus « réalistes » se sont montrés bien aveugles sur la véritable nature du régime Assad, que toute compromission encourage dans ses crimes. Et cette triste leçon vaut bien au-delà du seul dossier des stupéfiants », estime Jean-Pierre Filiu.

Cela n’a pas empêché, fin août, l’organisation des Jeux olympiques de Paris 2024 d’inviter dans la capitale française un représentant du comité olympique syrien. Proche de Bachar Al-Assad, Omar Al-Aroub est également commandant adjoint des Brigades du Baas, une milice du régime syrien accusée de nombreux crimes de guerre. Omar Al-Aroub est notamment accusé d’avoir dirigé la répression sur le campus d’Alep en 2012, incluant l’assassinat d’étudiants.

Interrogé par Les Vérificateurs, l’équipe de fact-checking du groupe TF1 et LCI, le comité d’organisation de Paris 2024 a répondu « découvrir les allégations ». Le ministère des Affaires étrangères s’est de son côté contenté de répondre que « toutes les délégations invitées à participer aux Jeux Paralympiques de Paris 2024 ont été invitées », sans plus de commentaires.

Fronts judiciaires

Les crimes du régime syrien ne sont pas pour autant tombés dans l’oubli. Depuis le 10 octobre, la Cour de justice internationale examine une plainte déposée par les Pays-Bas et le Canada accusant la Syrie de ne pas respecter la Convention contre la torture, et demandant des « mesures provisoires » contre la pratique permanente et continue de la torture par le gouvernement syrien. Une procédure boycottée par le régime syrien et qui ne devrait pas aboutir avant plusieurs années mais qui suscite néanmoins l’espoir des organisations de défense des droits humains et des familles de victimes.

Le 19 octobre, la justice française a également délivré quatre mandats d’arrêts internationaux contre des hauts gradés de l’armée syrienne dans le cadre d’une plainte déposée par un franco syrien dont le père, franco syrien également, a été tué par une bombe baril du régime syrien à Deraa en juin 2017.

En 2018, dans le cadre d’une autre procédure, la justice française avait déjà émis des mandats d’arrêt contre trois hauts dirigeants du régime syrien accusés d’avoir participé à l’arrestation et à la mort sous la torture de deux franco syriens en 2013. Le procès pour cette deuxième affaire se tiendra en mai 2024. Il sera le premier à juger les crimes du régime syrien en France.

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Collectif citoyen francophone contre la désinformation sur la Syrie : des faits et du contexte ! https://twitter.com/SyrieFactuel