Une semaine après l’explosion meurtrière du 04 août, les libanais se sont réunis en nombre pour rendre hommage aux victimes de la double explosion du port de Beyrouth. Crédit photo : Arthur Sarradin / 2020

Beyrouth : les éléments qui désignent le régime syrien

Un an après l’explosion dévastatrice du port de Beyrouth et alors que l’enquête officielle est au point mort, l’ombre du régime syrien qui plane sur ce drame n’a fait que s’épaissir. Passage en revue des éléments qui pointent vers la responsabilité d’Assad dans l’une des pires crises vécues par le Liban.

218 morts, dont 43 Syriens, plus de 7000 blessés, 3 à 4 milliards de dollars de dégâts et toujours aucun coupable désigné. Officiellement du moins. Le 4 août 2020, un incendie dans le port de Beyrouth déclenchait une explosion dévastatrice, plongeant le Liban dans l’une des pires crises de son histoire. Un an plus tard, l’enquête officielle est toujours au point mort alors que la situation économique et politique du pays ne cesse d’empirer. Néanmoins, derrière une rocambolesque histoire de trafic maritime international aux ramifications multiples semble se cacher l’onde de choc d’un conflit qui se déroule juste à côté du Liban depuis plus de dix ans, en Syrie.

Depuis des décennies, le régime de Damas considère le Liban comme son arrière-cour. Pendant la guerre civile dans les années 80, Hafez al-Assad s’est toujours assuré par tous les moyens que la donne politique à Beyrouth lui reste favorable. Son fils Bachar, a maintenu cette emprise après son arrivée au pouvoir. Depuis le début du conflit issu de la révolution de 2011, il utilise le Liban comme un sas qui lui permet de contourner les sanctions via la corruption endémique du pays et des trafics frontaliers en tout genre. Damas y dispose d’un allié de poids, le Hezbollah, qui y abat les basses œuvres du régime. Au lendemain de l’explosion du port de Beyrouth, Assad fait donc inévitablement partie des suspects potentiels

Un navire en perdition dans un pays à la dérive

Les racines du drame plongent jusqu’en novembre 2013 lorsque le MV Rhosus, en provenance de Géorgie avec pour destination officielle le Mozambique et battant pavillon moldave, fait escale dans le port de Beyrouth. À son bord : 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium appartenant à la société Savaro Ltd, immatriculée au Royaume-Uni. Un produit utilisé pour fabriquer des engrais agricoles, mais aussi pour confectionner des explosifs.

Le Rhosus aurait appartenu à un homme d’affaires russe basé à Chypre du nom d’Igor Grechushkin. C’est lui qui aurait donné l’ordre à l’équipage de faire escale à Beyrouth. À court d’argent pour payer le passage par le canal de Suez, il leur aurait demandé de récupérer une cargaison supplémentaire à Beyrouth afin d’engranger quelques bénéfices, avant de repartir pour le Mozambique. Un chargement qui n’aurait pas pu être effectué en raison de l’état critique du navire, déjà rempli à craquer. Le navire n’est pas autorisé à reprendre son chemin vers l’Afrique. Son équipage l’abandonne, laissant à quai la quasi-épave et sa dangereuse cargaison. En 2014, les autorités portuaires transfèrent le nitrate dans le hangar numéro 12 dans des conditions de stockage déplorables qui conduiront à l’explosion d’août 2020. Le navire quant à lui sombre en 2018.

Reconstitution et analyse de l’explosion en sources ouvertes par Forensic Architecture

C’est du moins la version officielle, confortable, qui permet de faire de l’arrivée du Rhosus dans le port de Beyrouth un malheureux concours de circonstances. Mais d’après une enquête de l’OCCRP, le véritable propriétaire du navire s’appelle en réalité Charalambos Manoli, un armateur chypriote. Il possède le bateau grâce à une société enregistrée au Panama, un paradis fiscal. Pour y ajouter un peu plus d’opacité, il enregistre le navire en Moldavie, état connu pour son manque de régulation du commerce maritime et pour fournir de nombreux pavillons de complaisance. Enfin, pour permettre au Rhosus d’effectuer son dernier voyage, Manoli emprunte 4 millions de dollars à la FBME, une banque libanaise active à Chypre. En 2014, l’institution met la clé sous la porte après avoir été ajoutée à la liste des sanctions du Trésor américain, qui suspecte la banque de blanchir de l’argent et de servir de vitrine à un financier du Hezbollah, ainsi qu’à une entreprise fantoche liée au CERS, le complexe militaro-industriel syrien responsable du programme chimique d’Assad. Manoli dément ces allégations, sans pour autant apporter d’éléments probants pour les contredire.

Quant à l’acheteur officiel du nitrate d’ammonium, il s’agit de Fábrica de Explosivos de Moçambique, une entreprise déjà soupçonnée de corruption et de financement du terrorisme. Une de ses filiales, Moura Silva & Filhos, a été accusée d’avoir fourni les explosifs utilisés dans l’attentat de Madrid en 2004, revendiqué par Al-Qaïda, et qui avait tué près de 200 personnes. L’entreprise mozambicaine n’a jamais réclamé la marchandise abandonnée à Beyrouth. Et pour cause, Fábrica de Explosivos de Moçambique, tout comme l’homme d’affaires russe Igor Grechushkin, semble avoir servi de leurre.

Un chemin de traverse pour Damas

En janvier 2021, le journaliste libanais Firas Hatoum révèle dans une enquête pour al-Jadeed— une des rares chaînes d’information libanaises à ne pas être entre les mains d’un leader politique — que la société Savaro Ltd qui a vendu le nitrate sert en réalité d’écran à deux autres sociétés qui partagent la même adresse : IK Petroleum Industrial Company Limited, détenue par Imad Khouri, et Hesco Engineering and Construction Company, détenue par George Haswani.

Les conséquences de l’explosion du 4 août 2020 dans le port de Beyrouth. Crédit photo : Freimut Bahlo

Le frère d’Imad Khouri, Moudallal, est loin d’être un inconnu. Depuis 2015, cet homme d’affaire, syro-russe comme son frère, est sur la liste des sanctions américaines, déjà suspecté d’avoir voulu acheter du nitrate d’ammonium pour la Syrie en 2013. Selon une enquête de Global Witness publiée un mois avant l’explosion du port de Beyrouth, Moudallal Khouri serait à la tête d’un réseau de blanchiment d’argent qui a fourni ses services au régime syrien au cours des dix années du conflit.

Quant à George Haswani, syro-russe également, il a lui aussi été placé sous sanctions américaines en 2015, cette fois pour avoir permis au régime syrien d’acheter du pétrole à l’État Islamique, ce que l’intéressé a toujours nié. Dans cet enchevêtrement de boites aux lettres mortes, il s’avère que la société d’Haswani est également une filiale de Stroytransgaz, une société appartenant à Gennady Timchenko, un oligarque russe proche de Vladimir Poutine. C’est cette société qui gère les grands projets pétroliers russes en Syrie. En juin dernier, une autre société russe du nom d’Hydro Engineering and Construction s’est déclarée intéressée par la reconstruction du port de Beyrouth. L’entreprise n’a en fait été fondée qu’en février 2021, et n’est autre qu’une filiale… de Stroytransgaz.

La propagande russe en panne

Depuis le début de la guerre civile, le régime syrien a typiquement recours à ce genre d’intermédiaires, avec l’aide des réseaux d’affaires russes, pour contourner les sanctions internationales et financer son effort de guerre. En outre, selon de nombreux experts, c’est le Hezbollah qui aurait en réalité le contrôle du port de Beyrouth. Enfin, sur les 2,754 tonnes de nitrate d’ammonium, seules 552 auraient explosé le 21 août, selon le FBI. L’hypothèse selon laquelle les 2,202 tonnes manquantes aient pu être acheminées en Syrie avec l’aide du Hezbollah entre 2014 et 2020 est donc hautement crédible.

Largage d’une bombe baril depuis un hélicoptère de l’armée syrienne

D’autant que 2014 correspond à la date où l’usage des bombes barils par le régime syrien contre les civils augmente. Cette arme rudimentaire — un simple baril rempli de gaz, de combustible, de ferraille et d’explosifs fabriqués justement avec du nitrate d’ammonium, largué au hasard depuis des hélicoptères — est probablement celle qui a causé le plus de morts et de dégâts tout au long du conflit. Peu après avoir fait ce rapprochement et avoir accusé ouvertement le régime syrien, le Hezbollah et la Russie d’être responsables du drames de Beyrouth, l’intellectuel libanais Lokman Slim était assassiné, vraisemblablement par le Hezbollah.

Autant d’éléments dont les médias de propagande du Kremlin en français ne semblent pas vouloir parler, d’après nos recherches. Sputnik préfère plutôt multiplier les articles contre les sanctions imposées à la classe politique libanaise, avec un appétit particulier pour la critique des initiatives diplomatiques de la France, ou encore plaider pour une alliance stratégique entre le Hezbollah et les Chrétiens libanais. Le site ira même jusqu’à se fendre d’un article prétendant chasser les théories du complot autour de l’explosion.

Dans une vidéo publiée en août 2020, Maram Susli assure sans preuves qu’Israël est responsable de l’explosion du port de Beyrouth. Source : https://archive.is/4QBt0

Certains des relais habituels de la propagande d’Assad et du Kremlin se sont pourtant eux-mêmes vautrés dans le complotisme. Maram Susli, alias Partisan Girl, une youtubeuse conspirationniste pro-Assad, affirme par exemple sur Twitter le jour-même du drame que la théorie selon laquelle le nitrate a causé la déflagration « n’a aucun sens, puisque le nitrate n’est pas explosif ». La chimiste autoproclamée omet cependant un petit détail technique : si le nitrate ne peut brûler tout seul, il devient néanmoins hautement explosif au contact d’un incendie, comme celui qui s’était justement déclenché dans un hangar adjacent ce jour-là. Quelques semaines plus tard, elle va jusqu’à affirmer qu’Israël serait derrière l’explosion du port de Beyrouth. Ou comment inventer des preuves plutôt que d’examiner celles, plus dérangeantes, qui existent déjà.

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Collectif citoyen francophone contre la désinformation sur la Syrie : des faits et du contexte ! https://twitter.com/SyrieFactuel

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